Verne Jules – Au XXIXe siècle : La journée d’un journaliste américain en 2889

Vues : 1062

 

Midi sonnait en ce moment. Le directeur du Earth Herald, terminant l’audience d’un geste, quitta le salon, s’assit sur un fauteuil roulant et gagna en quelques minutes sa salle à manger, située à un kilomètre de là, à l’extrémité de l’hôtel.

La table est dressée. Francis Benett y prend place. À portée de sa main est disposée une série de robinets, et, devant lui, s’arrondit la glace d’un phonotéléphote, sur laquelle apparaît la salle à manger de son hôtel de Paris. Malgré la différence d’heures, Mr. et Mrs. Benett se sont entendus pour déjeuner en même temps. Rien de charmant comme d’être ainsi en tête-à-tête malgré la distance, de se voir, de se parler au moyen des appareils phonotéléphotiques.

Mais, en ce moment, la salle de Paris est vide.

« Edith se sera mise en retard ! se dit Francis Benett. Oh ! l’exactitude des femmes ! Tout progresse, excepté cela !… »

Et, en faisant cette trop juste réflexion, il tourne un des robinets.

Comme tous les gens à leur aise de notre époque, Francis Benett, renonçant à la cuisine domestique, est un des abonnés de la grande Société d’alimentation à domicile. Cette Société distribue par un réseau de tubes pneumatiques des mets de mille espèces. Ce système est coûteux, sans doute, mais la cuisine est meilleure, et il a cet avantage qu’il supprime la race horripilante des cordons-bleus des deux sexes.

Francis Benett déjeuna donc seul, non sans quelque regret. Il achevait son café, lorsque Mrs. Benett, rentrant chez elle, apparut dans la glace du téléphote.

« D’où viens-tu donc, ma chère Edith ? demanda Francis Benett.

— Tiens ! répondit Mrs. Benett, tu as fini ?… Je suis donc en retard ?… D’où je viens ?… Mais de chez mon modiste !… Il y a, cette année, des chapeaux ravissants ! Ce ne sont même plus des chapeaux… ce sont des dômes, des coupoles !… Je me serai un peu oubliée !…

— Un peu, ma chère, si bien que voici mon déjeuner fini…

— Eh bien, va, mon ami… va à tes occupations, répondit Mrs. Benett. J’ai encore une visite à faire chez mon couturier-modeleur. »